TOUSSER, CRACHER, RESPIRER.

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Impact psychologique de la respiration et de l’expectoration dans la mucoviscidose.


SUZANNE. D. et Coll. Tousser, cracher, respirer. Kinésithérapie Scientifique. 1997,2: 41-45.

RÉSUMÉ:


Les patients atteints de mucoviscidose ont, chaque jour, l'obligation vitale de cracher. Ils doivent fournir un effort physique et psychologique important, surmonter la honte, le dégoût, le regard des autres et l’épuisement.

L'étude s'attache à analyser d'où proviennent les peurs et les dégoûts liés au crachat et à comprendre les connotations actuelles et anciennes, sociales, culturelles et psychologiques de l’expectoration de l’air et du souffle. Le dégoût s'apprend, il se désapprend également. Il vient combattre l'érotisme oral pour assurer à l'individu son entrée dans le monde social adulte. De même, la fonction respiratoire et ses composantes : l’air, le souffle, le poumon, ont de nombreuses connotations symboliques qui leur confèrent une place importante dans la dynamique psychologique individuelle. Pour les patients atteints de mucoviscidose, cracher, est un interdit social et culturel, signe d'injure et de mort ; mais cracher exprime surtout la lutte contre la maladie et pour la vie. C’est pour eux une grande jouissance de retrouver le souffle après une transplantation pulmonaire.



I - INTRODUCTION


L’expectoration est d’une importance vitale dans la vie quotidienne des malades atteints de mucoviscidose. La lutte contre l’obstruction des bronches est un élément essentiel du traitement. Il convient de fluidifier les sécrétions bronchiques afin de les mobiliser puis de les faire évacuer. La kinésithérapie respiratoire est indispensable au maintien de la vacuité des bronches, ce besoin s’accentue avec la progression de la maladie et comporte une à deux séances de kinésithérapie d’une quinzaine de minutes par jour. Respirer, souffler, tousser, cracher, font partie intégrante des soins personnels et de la vie sociale des malades. Les difficultés de l’expectoration sont fréquentes chez les jeunes enfants avant l’âge de 4 ans qui sont dans l’impossibilité de comprendre les techniques de kinésithérapies respiratoires qui leur sont proposées. Au-delà de cet âge, des oppositions peuvent persister dans l’apprentissage de ces techniques. Elles sont le plus souvent dues à des facteurs psychologiques et culturels. En effet, cracher peut être vécu par les enfants ou l’adolescent comme une honte liée à un vif sentiment de déranger et de dégoûter les autres. Beaucoup d’entre eux l’expriment en refusant de cracher à l’école.

A l’aide d’exemples tirés de notre pratique clinique nous allons tenter de comprendre les difficultés réelles de nos jeunes patients et d’analyser les composantes psychologiques et culturelles qu’ils peuvent rencontrer.


II - LA CLINIQUE

Les enfants et adolescents atteints de mucoviscidose sont les sujets principaux de notre recherche. La mucoviscidose est une maladie héréditaire fréquente. Ses manifestations cliniques sont dominées par une atteinte respiratoire qui entraîne à plus ou moins longue échéance la constitution d’une insuffisance respiratoire chronique. Le pronostic vital de la maladie reste le plus souvent attaché à l’évolution de la fonction respiratoire. La mucoviscidose occasionne, depuis la naissance, un système de contraintes plus ou moins lourdes selon les individus et les familles et selon la gravité initiale de l’atteinte organique : hyperprotection parentale, dépendance vis-à-vis du milieu familial et médical, angoisse de mort et fragilité narcissique. Les malades atteints de mucoviscidose dont l’évolution pulmonaire est trop évoluée peuvent bénéficier, depuis 1987, de transplantations pulmonaires ou cardio-pulmonaires.

Le Centre de Diagnostic et de Traitement de la Mucoviscidose de l’Hôpital Pédiatrique Universitaire Clocheville de Tours, dirigé par Monsieur le Professeur JC. ROLLAND, reçoit une soixantaine de familles concernées par la maladie. Cette recherche a été entreprise à la faveur des consultations psychologiques au cours des bilans annuels ou des cures d’antibiothérapies. Les deux premiers extraits d’entretiens que nous avons sélectionnés ont été choisis pour leur exemplarité parmi ces consultations. Les deux suivants sont issus d’une recherche en cours sur l’impact psychologique des transplantations pulmonaires dans la mucoviscidose.


JEAN

Au cours d’un entretien, un adolescent de 15 ans que je rencontre se plaint de son échec scolaire, de son incapacité à apprendre ses leçons au moment où il était à l'école primaire. Il se plaint également des maîtres qui n'ont pas su le comprendre et l'aider. A ce moment de l’entretien, il se racle bruyamment la gorge et me dit :

- “Vous imaginez les réactions quand je fais ça. Il fallait que je sorte de la classe, les maîtres disaient rien mais je suis sûr que ça les dégoûte... Moi ça ne me gêne pas... sauf que je ne peux pas cracher devant les autres... Je n'ai jamais craché devant mes copains. Ils m'auraient traité de “dégueulasse”... je n'aurais plus eu de copains... j'ai besoin d'eux pour parler.”


NOËLLE

Le second exemple est celui d'une jeune fille de 12 ans : elle vient d'entrer en 6ème. Elle est vive et volontaire. Dans un premier entretien, elle se plaint de grandes difficultés de communication avec les autres élèves de sa classe. Elle n'a pas d'amies. Aux interclasses, elle se retrouve seule. Elle ne parle à personne, bien qu'elle le souhaite vivement.

Elle dit qu’elle se rend compte que tousser en classe lui donne l'impression de déranger tout le monde, de ne pas être comme les autres. Elle se sent regardée et mal jugée par eux. Elle parle d’un fort besoin de faire connaître sa maladie pour être regardé différemment. Noëlle a réuni une documentation pour réaliser une exposition sur la mucoviscidose dans son collège.


NATHALIE

Nathalie est une jeune fille de 19 ans. Elle a bénéficié un an et demi avant notre entretien d’une transplantation cardio-pulmonaire. Sa maladie a été diagnostiquée à l’âge de 8 mois. “Je toussais alors on a fait des analyses et le test de la sueur… Ça allait bien jusqu'à l'age de 14 ans, puis après il y a eu la kiné et les cures d’antibiotiques… Et puis ça s’est rapproché… Avant je ne pouvais plus monter les escaliers, maintenant je cours, je monte 2 étages sans problème. Je marche, je cours, c’est plus la même chose… Maintenant je profite, je bouge, je vais ailleurs…Avant je faisais un peu d’aquarelle maintenant c’est fini, je n’en fais plus, je profite, alors qu’avant ça me passionnait, maintenant je n’ai plus envie, j’ai envie de bouger.”

Après la transplantation Nathalie décrit ce qu’elle ressent :

“J’avais l’impression que ma cage thoracique n’étais pas assez grande pour tout l’air que je voulais mettre dedans. Que mes poumons étaient trop grands par rapport à la cage…J’avais l’impression qu’il rentrait plein plein d’air dedans, et que les côtes serraient…Avant je respirais sur un petit volume et là, je prenais tout l’air. La première fois que je suis allée dehors c’est là que j’ai ressenti ça”.


FRANÇOIS

François, transplanté cœur-poumon à l’age de 18 ans, décrit son expérience :

“Le plus dur ça a été le collège, au point de vue sport j’étais différent des autres, je ne faisais pas la même chose, j’étais à part, quand je courais, je ne faisais pas les mêmes circuits… Moralement c’était mauvais, des moments de déprime…Le décès de ma sœur, ça me faisait peur, peur d’y penser surtout, depuis l’adolescence je voyais ma maladie s’aggraver et j’avais plus peur de la mort… La greffe c’était la meilleure chose qui pouvait m’arriver à mon avis… J’ai imaginé la mort lente, tout le temps la maladie grattait un petit peu…Je courais moins vite, j’avais moins de résistance, ça, ça me faisait mal surtout que j’adorais le sport… C’était le fait d’être limité, le raz le bol pendant les cures et après j’avais le moral qui revenait, ça me donnait un coup de fouet et ça repartait…”

“C’est différent maintenant je me vois faire du sport… , Je me dis : ça a servi à quelque chose … C’est ce qui me fait le plus plaisir… C’est ça la réussite de la greffe ! … J’ai plus de résistance qu’avant, j’ai la pêche… J’ai trouvé un grand changement c’est de ne plus tousser…, Plus de kiné respiratoire… J’ai surtout envie de profiter, de faire la fête… Chose que j’avais pas envie avant… Maintenant j’en profite, je ne travaille pas encore, je fais beaucoup de sport, et des sorties avec des copains, j’ai pas mal de copines mais pas de petite amie… J’en ai jamais eu : disons que je me sentais mal dans ma peau… Maintenant je dis pas non, avant je voulais pas mettre ça sur le dos de quelqu’un, déjà, j’avais peur de la mort… Depuis que je suis greffé, je ne me sens pas malade, c’est très différent d’avant, pour moi la muco n’existe plus, je ne la sens plus, je ne crache plus, j’ai repris le sport à fond, ça, ça me fait du bien surtout pour le moral…”



III - COMMENTAIRES

TOUSSER, CRACHER

Jean, Joëlle, Nathalie et François rencontrent les mêmes difficultés que tous les enfants atteints de mucoviscidose connaissent : cracher est un besoin vital. Ils doivent tousser, parfois jusqu'à l'épuisement puis cracher pour évacuer les sécrétions. C'est l'expression la plus visible de la lutte contre la maladie.

Mais posons-nous cette question : Pourquoi est-ce si difficile de tousser et de cracher devant les autres?

La réponse n’est pas simple et dépend des limites de chacun. Les enfants et les adolescents malades vivent difficilement le fait de déranger et dégoûter les autres, de risquer leur réprobation et leur rejet, en quelque sorte être soi-même le crachat : objet de peur et de dégoût. On peut dire qu’il existe un conflit psychologique commun : ce conflit s’exprime entre l'interdit social et culturel de cracher et le besoin vital de désobstruer ses bronches.

Origines de la peur

Au début du siècle le monde social et la Médecine sont venus exercer une contrainte importante sur le cracheur, pour combattre la propagation de la tuberculose. Les principes modernes de l'hygiène ont cherché à inculquer délibérément une peur du crachat.

Autrefois le cracheur était un individu indélicat mais socialement peu condamné dans les classes ouvrières et paysannes. Avec la découverte des microbes comme agent de propagation de la tuberculose, le cracheur devient un personnage dangereux. C’est un criminel en puissance, voire un meurtrier (7). La campagne d'hygiène publique contre la tuberculose faisait jouer tous les ressorts de la peur. De nos jours, la tuberculose a cessé de faire des ravages, mais la peur s'est transformée en dégoût.

Les représentations sociales et culturelles du crachat

Cracher, c'est le signe du mépris. 

• En Orient, l'action de cracher devant quelqu'un est regardée comme inconvenante et méprisante.

• Dans les Saintes Écritures, le crachat est considéré comme un signe de mépris (8). Nous ne rappellerons que pour mémoire l'injure faite au Christ d'être couvert du crachat des hommes : " Alors, ils lui crachèrent au visage et le giflèrent ; d'autres lui donnèrent des coups, en disant : fais le prophète, Christ, dis-nous qui t'a frappé ? ".

Le mot "cracher" peut prendre beaucoup de sens :

• Le mépris et l’injure comme nous venons de le voir,

• Donner, débourser dans l’expression "cracher au bassinet"

• Dire, prononcer hors de propos,

• Dire crûment, sans ménagement,

• Prononcer avec colère ou avec mépris : “cracher son venin”,

• Projeter avec violence.

Il existe de nombreux autres sens contradictoires :

• Le grand Dictionnaire Larousse du XIXe siècle cite PLINE : " Si on se repent d'avoir porté un coup à quelqu'un, et que l'on crache à l'instant dans la main coupable, la personne frappée ne sent plus le mal ”.

• C'est aussi un préservatif contre les sortilèges de “ cracher sur son urine et dans la chaussure du pied droit avant de la mettre, etc.... 

L'action de cracher apparaît dans des superstitions, comme étant un rite conjuratoire, préventif ou préservatif contre toutes sortes de mauvais présages et contre le mal.

• Le crachat est aussi le signe du pacte, de l'engagement de la parole : "promis, juré, craché".

• Doué d'un pouvoir magique ou surnaturel, le crachat unit ou dissout. Il guérit ou il corrompt. Il adoucit ou il insulte (2). Il est symbole contradictoire de vie ou de mort.

Pour pouvoir comprendre comment la peur du crachat peut se transformer en dégoût nous devons en rechercher l’origine dans l’évolution de l’individu.

Origine du dégoût

Nous devons considérer cette question selon l’age de l’enfant car le dégoût ne vient pas en premier dans l'évolution de l'enfant. Les premières années de la vie sont marquées par une recherche du plaisir érotique sous toutes ses formes et sur toutes les parties du corps.

A partir de l’age de 2/3 ans, les sensations de plaisir se réduisent à la bouche, l'anus, et aux zones génitales. Expulser de la salive par la bouche : cracher et un plaisir que tous les enfants connaissent. Dans un développement normal avec la contrainte de l’éducation et de la socialisation, les plaisirs de la bouche et de l’anus doivent être abandonnés vers l’age de 6/7 ans.

Chez l’adulte normal la bouche et l’anus ne sont plus le siège de décharges sexuelles :

- Leur aspect et leur représentation ne provoquent plus d'excitation.

- Les sensations internes qui en proviennent ne fournissent plus d'apport à la libido.

- Ces sensations sont réservées aux organes sexuels.

Le dégoût apparaît comme une force qui vient empêcher la libido de retourner vers des zones érogènes interdites du corps (la bouche et l’anus). Pour S. FREUD (5), le dégoût, mais aussi la morale et le sentiment de honte apparaissent comme des forces qui viennent empêcher la libido de retourner vers des zones érogènes interdites du corps. Ils assurent le primat de la génitalité. Nous l'avons vu pour la tuberculose, cette force trouve son origine dans les interdits posés par la société et la culture. Le dégoût s'apprend, il peut également se désapprendre.

A partir de ces remarques, nous pouvons faire l’hypothèse que face au crachat, il existe trois positions possibles: 

1° L’attirance. Chez le jeune enfant il n'y a pas de dégoût naturel mais au contraire une appétence qui s’estompe avec l’age.

2° le dégoût (la grimace, le détournement de la tête, puis la fuite...). Il est à noter que le personnel soignant n’est pas à l’abris des ses contre-attitudes. Celles-ci peuvent s’exprimer dans le langage ou dans le comportement. Il est en effet courant d’entendre dire devant un enfant que son crachat est “sale” ou que l’examen direct du crachat soit “oublié” par le praticien. 

3° Une position neutre. Par amour en ce qui concerne les membres de la famille, ou par profession en ce qui concerne les soignants, il n'existe ni dégoût ni attirance. 

Pour l’enfant malade le conflit psychique s'exprime parfois de manière violente par cette opposition entre deux valeurs de la même action et du même mot :

•Cracher : comme interdiction culturelle et sociale, signe d'injure et de mort.

•Cracher : pour libérer son souffle, pour vivre, pour lutter contre la maladie, pour aller dans le sens de la vie.


L’AIR ET LE SOUFFLE

Nathalie et François témoignent du retour de la jouissance du corps après la transplantation pulmonaire. Ils peuvent à nouveau exercer le plein usage de leurs capacités corporelles. Le souffle retrouvé est objet d’une jouissance incomparable. Cette jouissance respiratoire devient un élément central de leur dynamique pulsionnelle, le signe d’un renouveau de la personnalité.

L’air et le souffle ont des symboliques universelles communes d’un principe vital et de spiritualité. L’air est un élément symbolique du monde subtil, intermédiaire entre la terre et le ciel, de la vie invisible; un mobile universel et purificateur. Le souffle possède un sens identique, qu’il s’agisse du Pneuma grec, du Spiritus latin ou du Ruah hébreu habituellement traduit par Esprit.

Le souffle est signe de vie. Privée de souffle la chair se détruit ( 2 ). Ceci s’exprime dans l’expression “le dernier souffle” et par toute la tradition de la médecine ancienne qui consistait à vérifier l’absence de vie d’une personne en présentant un miroir sous son nez afin de vérifier l’absence de souffle.

“ Vous respirez sans y penser, moi je ne pense qu’à respirer ”. Ce slogan utilisé par l’Association Française de Lutte contre la Mucoviscidose exprime complètement la difficulté des malades vis-à-vis de la respiration. Les sécrétions bronchiques empêchent l’activité respiratoire de rester la plus grande part du temps une activité hors des pensées conscientes. La rencontre quotidienne ou pluri-quotidienne avec le kinésithérapeute est un rappel insistant des effets de la maladie.

Dans certaines théories psychanalytiques, le sommeil, la respiration et la mort sont fortement liés. Pour Georg GRODDECK ( 6 ), le sommeil est un prototype symbolique de la mort : “ Le désir de mort qu’a l’être humain s’exprime nettement dans un phénomène, c’est le sommeil. Le sommeil et le désir de dormir sont compris comme un phénomène de fatigue; ce qui n’est exact que jusqu’à un certain point, car au fond, ce que l’on désire, c’est mettre hors circuit la conscience. 

Françoise DOLTO complète ce propos dans son exposé sur l’image du corps. Pour elle, l’identité d’un sujet est composée à partir d’une “image inconsciente du corps ”qui se distribue elle-même selon trois modalités: image de base, image fonctionnelle et image érogène : “ …lesquelles toutes ensemble constituent et assurent l’image du corps vivant et le narcissisme du sujet à chaque stade de son évolution. ” ( 3 ). L’image respiratoire est l’image du corps la plus archaïque : “Apparaît ainsi, après la  naissance d’abord une image de base respiratoire-olfactivo-auditive (cavum et thorax): c’est la première image aérienne de base.”( 3 ). Pendant le sommeil, la respiration devient une activité physiologique autonome, indépendante de la conscience qui permet au sujet de laisser libre cours, mais sans danger, à la pulsion de mort. Le passage d’un état de veille au sommeil peut être, chez certains sujets, un moment angoissant. Dans ce passage, il s’agit de renoncer au contrôle de l’activité consciente pour se laisser aller dans un monde où les pulsions de vie et les pulsions de mort cohabitent. Les premières sont liées au maintien des activités physiologiques basales : la respiration et la circulation cardio-vasculaire, les secondes issues de l’inconscient peuvent représenter une menace : “L’image respiratoire est un véritable cordon ombilical qui fait office de communication oxygénante. L’image respiratoire est la plus archaïque parce que l’air que nous respirons c’est notre placenta commun à tous. … C’est l’image du corps la plus profonde et une des expression les plus pures de la pulsion de mort. Dans le sommeil profond règnent les pulsions de mort entendues comme la mise entre parenthèses du désir. Lorsque je m’assoupis, je mets entre parenthèse mon corps; pendant le sommeil, tandis que mon corps fait ce qu’il veut, moi, de mon côté, je ne veux plus rien savoir du désir ni de désirer à travers le corps. Je repose ma relation au moi. L’image respiratoire domine et devient ce qu’elle a à être, à condition qu’elle ne soit pas gênée par le désir.…La respiration et la circulation cardio-vasculaire, c’est le lieu des images de base… C’est le lieu où les pulsions libèrent la pacification, c’est à dire le lieu du sommeil véritablement réparateur, végétatif, non troublé par le désir et dans lequel les pulsions de mort peuvent - sans danger - être pleinement acceptées par le sujet ” ( 4 ).

On comprend que les troubles de l’endormissement soient fréquents dans les états anxieux.

Les parents, surtout les mères, attachent une importance vitale au sommeil de leurs enfants. La maman de Grégoire, 13 ans, atteint de mucoviscidose, nous dit :

Pour qu'il dorme bien, je le surveille. A la maison, je coupe le téléphone quand il dort. Le sommeil c'est très important, bien  plus important que de manger. Moi, lorsque je dors deux ou trois heures, je récupère de tout. C'est pour ça que je le protège, pour qu'il dorme bien.”.

Ces propos nous évoquent également l’angoisse vécue par tous les parents face à la toux de leur enfant pendant le sommeil. Elle vient les tenir, eux, en éveil, inquiets et perturbés de cette représentation de la pulsion de mort qui pourrait venir bloquer le rythme respiratoire naturel de leur enfant.



IV - LA TECHNIQUE  KINESITHERAPIQUE


Les séances de kinésithérapie respiratoire visent deux objectifs :

- le désencombrement bronchique

- l’amélioration de la dynamique respiratoire.

Pour obtenir le désencombrement bronchique, plusieurs techniques sont à la disposition du kinésithérapeute: vibrations, percussions, drainage postural, accélération du flux expiratoire. Depuis plusieurs années, dans la mucoviscidose, cette dernière technique a, sans conteste, la préférence des professionnels pour la qualité de ses résultats et par son aspect peu agressif ( 1 ).

L’accélération du flux expiratoire permet le désencombrement optimal avec une fatigue minimum. Il favorise, en outre, le contrôle du temps expiratoire et de la toux. Cette dernière est progressivement maîtrisée par l’enfant pour être uniquement productive, voire inhibée, dans le but d’éviter la fatigue et les problèmes qu’elle occasionne. Dans ces conditions, l’expectoration n’intervient qu’au décours du travail du souffle, à l’issue de celui-ci.

Pour améliorer la dynamique ventilatoire, la respiration costo-diaphragmatique est utilisée. Cette technique ventilatoire est simple. La ventilation se fait de manière ample, sans effort, en veillant au travail costal et diaphragmatique ainsi qu’à la statique rachidienne. Les lèvres sont relâchées. Ce travail permet une récupération de meilleure qualité. Lors des séances, accélération du flux expiratoire et respiration costo-diaphragmatique sont alternées. Le désencombrement bronchique et l’éducation respiratoire sont étroitement imbriqués.

Ces nouvelles techniques de kinésithérapie basées sur l’utilisation du flux expiratoire permettent de contrôler l’étape de la toux et provoquent ainsi une moindre fatigue du patient. Elles ont l’avantage de valoriser le souffle comme support naturel de l’expectoration. La toux, bruyante et dérangeante au regard des autres, n’existe plus qu’occasionnellement.


V - CONCLUSION


Les enfants atteints de mucoviscidose vivent, à travers leur maladie, tout cet entrecroisement de sens et de significations liés aux actes de cracher et de souffler et à leurs représentations.  Ces contraintes s'exercent sur eux lorsqu'ils sortent du milieu familial. L'entrée à l'école, premier lieu de leur socialisation, est un moment difficile. Les enfants font l'expérience douloureuse de leur différence. Les difficultés respiratoires, la toux, l'expectoration sont des gênes importantes dans l'activité sociale.

Les enfants atteints de mucoviscidose ressentent fortement toutes les modifications dans les attitudes et les comportements des personnes qu'ils côtoient. Ils sont également sensibles au vocabulaire que nous utilisons. Ils vivent intérieurement la blessure de leur handicap et peuvent se sentir dévalorisés et menacés dans leur intégrité physique et psychologique. Bien sûr, les modes de réaction de chacun d'eux seront différents selon les mécanismes de défense dont ils disposent et également selon la période de leur vie.

Dans notre société et notre culture, les enfants et les adolescents malades de la mucoviscidose sont parfois l'objet d'indifférence, de rejet, de craintes ou de dégoût. Nous devons faire en sorte d’atténuer ces difficultés supplémentaires. Pour les aider à ne pas vivre l’expectoration de manière honteuse, nous devons accorder une attention constante de nos attitudes et de nos comportements pendant les soins. Nous devons également informer largement les milieux extérieurs à leur famille du fait que la mucoviscidose n’est pas contagieuse contrairement à l’idée encore largement répandue dans le public.


RÉFÉRENCES


1 - BARTHE J. HENNEQUET A. La kinésithérapie dans la mucoviscidose. Encyclopédie Médico-chirugicale. Paris Kinésithérapie. 26502 A10, 4 -8 -04.

2 - CHEVALIER J, GHEERBRANT A. Dictionnaire des symboles. Paris, R. Laffont, 1969.

3 - DOLTO F. L’image inconsciente du corps. Paris, Seuil, 1984.

4 - DOLTOF. NASIO JD. L’enfant du miroir. Paris,Editions Rivages, 1987.

5 - FREUD S. Lettre à FLIESS datée du 14 Nov. 1897. In La naissance de la psychanalyse, Paris, PUF,1973:203-8.

6 - GRODDECK G. Conférences psychanalytiques. Paris, 1993, Editions 10/18. Trentième  conférence du 14 mars 1917.

7 - POSTEL-VINAY N. Le crachat, chronique de l'expectoration . Tabloïd communication. Edit. Boulogne, 1988.

8 - VIGOUROUX. Dictionnaire de la bible. Paris, 1899.


RÉFÉRENCES COMPLEMENTAIRES


GUTTON Ph. Propos de l'évaluation psychologique des enfants atteints de maladie chronique. Revue de Neuropsychiatrie Infantile, 1976,24:7-8.

LAZAROVICI R. Mucoviscidose et représentation de la mort. Adolescence. GREUPP, Edit Paris. 1985, 3,(2):253-264.

LENOIR G. La Mucoviscidose. Paris. Doin. 1988.

MATOSSIAN C. Du crachat ou la puissance du visqueux. Traverses 1986. n°37. Centre de création industrielle, centre Georges Pompidou, Paris.

PEREIRA. Aspect psychopathologie de la mucoviscidose. Rev Med 1978;19,38:43.



  1. D.SUZANNE, K. DIECKMANN, C. LEFRANC, C. MAURAGE, J-C. ROLLAND .

 

- D. SUZANNE, Psychologue. Centre de Surveillance et de Traitement de la Mucoviscidose. Centre de Pédiatrie Universitaire Gatien de Clocheville. 49 Boulevard Béranger - 37000 TOURS.

- Dr. K. DIECKMANN,  Pédiatre, Chef de clinique, même adresse.

- C. LEFRANC, Kinésithérapeute. même adresse.

- Pr. C MAURAGE, Pédiatre, même adresse.

- Pr. J C. ROLLAND, Chef de service, même adresse.



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