Psychologie du souffle (Non publié)


Le psychologue clinicien s'intéresse au sens des symptômes et surtout des mots

L’air

L’air et le souffle ont des symboliques universelles communes d’un principe vital et de spiritualité.

L’air est un élément symbolique du monde subtil, intermédiaire entre la terre et le ciel, de la vie invisible; un mobile universel et purificateur.

Le souffle

Le souffle possède un sens identique, qu’il s’agisse du Pneuma grec, du Spiritus latin ou du Ruah hébreu habituellement traduit par Esprit.

Dans le vocabulaire hébraïque trois termes désignent l’âme :

nechara

rouah’

nefrech

or tous les trois se rapportent également à la fonction respiratoire

rouah’  : l’esprit, l’âme (le Saint Esprit se dit rouah’ ha-kodesh) désigne également l’air, le vent mais aussi le souffle, c’est encore le nom de la chose qui reste de l’homme après sa mort et qui n’est pas sujette à périr

nefrech signifie profonde respiration ainsi que repos

L’âme semble donc trouver appuie sur le souffle.

Le souffle est signe de vie. Privée de souffle la chair se détruit.

Ceci s’exprime dans l’expression “le dernier souffle” et par toute la tradition de la médecine ancienne qui consistait à vérifier l’absence de vie d’une personne en présentant un miroir sous son nez afin de vérifier l’absence de souffle.

“ Vous respirez sans y penser, moi je ne pense qu’à respirer ”. Ce slogan utilisé par l’Association Française de Lutte contre la Mucoviscidose exprime complètement la difficulté des malades vis-à-vis de la respiration. Les sécrétions bronchiques empêchent l’activité respiratoire de rester la plus grande part du temps une activité hors des pensées conscientes. La rencontre quotidienne ou pluri-quotidienne avec le kinésithérapeute est un rappel insistant des effets de la maladie.

Rupture

Entre pensée de l'Egypte ancienne et hébraïque et pensée de la médecine moderne issue de la médecine Hypocratique.

Le souffle et la mort

Dans certaines théories psychanalytiques, le sommeil, la respiration et la mort sont fortement liés. Pour Georg GRODDECK, le sommeil est un prototype symbolique de la mort : “ Le désir de mort qu’a l’être humain s’exprime nettement dans un phénomène, c’est le sommeil. Le sommeil et le désir de dormir sont compris comme un phénomène de fatigue; ce qui n’est exact que jusqu’à un certain point, car au fond, ce que l’on désire, c’est mettre hors circuit la conscience. ”

Françoise DOLTO complète ce propos dans son exposé sur l’image du corps. Pour elle, l’identité d’un sujet est composée à partir d’une “image inconsciente du corps ”qui se distribue elle-même selon trois modalités: image de base, image fonctionnelle et image érogène :

“ …lesquelles toutes ensemble constituent et assurent l’image du corps vivant et le narcissisme du sujet à chaque stade de son évolution. ” 

. L’image respiratoire est l’image du corps la plus archaïque : “Apparaît ainsi, après la  naissance d’abord une image de base respiratoire-olfactivo-auditive (cavum et thorax): c’est la première image aérienne de base.”

Pendant le sommeil, la respiration devient une activité physiologique autonome, indépendante de la conscience qui permet au sujet de laisser libre cours, mais sans danger, à la pulsion de mort. Le passage d’un état de veille au sommeil peut être, chez certains sujets, un moment angoissant. Dans ce passage, il s’agit de renoncer au contrôle de l’activité consciente pour se laisser aller dans un monde où les pulsions de vie et les pulsions de mort cohabitent. Les premières sont liées au maintien des activités physiologiques basales : la respiration et la circulation cardio-vasculaire, les secondes issues de l’inconscient peuvent représenter une menace :

L’image respiratoire est un véritable cordon ombilical qui fait office de communication oxygénante. L’image respiratoire est la plus archaïque parce que l’air que nous respirons c’est notre placenta commun à tous. … C’est l’image du corps la plus profonde et une des expression les plus pures de la pulsion de mort. Dans le sommeil profond règnent les pulsions de mort entendues comme la mise entre parenthèses du désir. Lorsque je m’assoupis, je mets entre parenthèse mon corps; pendant le sommeil, tandis que mon corps fait ce qu’il veut, moi, de mon côté, je ne veux plus rien savoir du désir ni de désirer à travers le corps. Je repose ma relation au moi. L’image respiratoire domine et devient ce qu’elle a à être, à condition qu’elle ne soit pas gênée par le désir.…La respiration et la circulation cardio-vasculaire, c’est le lieu des images de base… C’est le lieu où les pulsions libèrent la pacification, c’est à dire le lieu du sommeil véritablement réparateur, végétatif, non troublé par le désir et dans lequel les pulsions de mort peuvent - sans danger - être pleinement acceptées par le sujet ” 

.

On comprend que les troubles de l’endormissement soient fréquents dans les états anxieux.

Les parents, surtout les mères, attachent une importance vitale au sommeil de leurs enfants. La maman de Grégoire, 13 ans, atteint de mucoviscidose, nous dit :

Pour qu'il dorme bien, je le surveille. A la maison, je coupe le téléphone quand il dort. Le sommeil c'est très important, bien  plus important que de manger. Moi, lorsque je dors deux ou trois heures, je récupère de tout. C'est pour ça que je le protège, pour qu'il dorme bien.”.

Ces propos nous évoquent également l’angoisse vécue par tous les parents face à la toux de leur enfant pendant le sommeil. Elle vient les tenir, eux, en éveil, inquiets et perturbés de cette représentation de la pulsion de mort qui pourrait venir bloquer le rythme respiratoire naturel de leur enfant.

La fonction respiratoire

Dans sa thèse intitulée “Le travail de la maladie chez les insuffisants respiratoires chroniques” J.L. PEDINIELLI fournit un exposé exhaustif des conceptions psychanalytiques concernant la respiration.

Dans un premier temps il s’est attaché a faire une lecture minutieuse de l’œuvre de FREUD. Il note que les différentes allusions de FREUD permettent de souligner que la place de la respiration, de l’air, de l’odeur, du poumon dans ces textes, doit être considérée comme “anecdotique” et secondaire. FREUD a cependant abordé la question de la respiration sous trois angles :

•Les troubles respiratoires,

•L’angoisse et la naissance,

•Et la question de l’olfaction.

Les phénomènes respiratoires ne sont pas un des objets principaux de la réflexion freudienne. FREUD confère aux “événements respiratoires” le statut de représentants de certains processus psychiques :

•L’olfaction évoque le plus souvent l’analité,

•La dyspnée renvoie à l’angoisse et/ou au coït,

•Mais pour FREUD, il ne semble pas exister de spécificité “symbolique” ni même de “sensibilité” respiratoire.

La référence à une érogénéité respiratoire et à une érogénéité olfactive dont le caractère archaïque est attesté par diverses positions freudiennes constitue une voie de recherche.

Ainsi J.L. PEDINIELLI peut-il avancer qu’il y a dans le texte de FREUD des éléments permettant de réfléchir sur le statut psychologique de la fonction respiratoire sans la réduire à ses aspects biologiques ou l’annuler par la réordination systématique des phénomènes qui la caractérisent sous l’égide d’une autre pulsion partielle comme la pulsion orale ou la pulsion anale.

J.L. PEDINIELLI passe successivement en revue les auteurs psychanalystes “post-freudiens” qui se sont intéressés à la respiration et il note que : “… L’orientation post-freudienne a souvent mis l’accent sur les réalités biologiques au détriment parfois de la référence à l’œdipe et à la castration”. Il étudie la thèse de JONES sur l’olfaction et ses rapports avec l’analité, les travaux de RANK sur le traumatisme de la naissance ainsi que RIBBLE, SPITZ, HALVERSON, GENDROT et RACAMIER qui tentent de concevoir la respiration sur le modèle de l’oralité.

Puis J.L. PEDINIELLI s’attache à dégager la notion de “plaisir respiratoire” et de “zone érogène respiratoire” sous-tendus par les mécanismes d’incorporation et d’introjection dans les travaux de FENICHEL et FERENCZI pour conclure :

“… Il existe un notable décalage entre les manifestations cliniques et les constructions théoriques qui servent d’opérateurs à l’interprétation. D’une part, les faits et discours se situent à plusieurs niveaux ( la crise d’asthme évoque autant l’oralité que l’analité ou l’identification phallique) et ce n’est pas le symptôme lui même qui suggère à priori l’interprétation. D’autre part la conception théorique, notamment celle de l’oralité, est parfois en décalage péjoratif avec les réalités cliniques puisqu’on identifie parfois rapidement le trouble à la régression orale, en donnant à cette dernière un statut archaïque prédominant qui n’est pas toujours justifié.”

La lecture de DOLTO et ANZIEU amène des considérations nouvelles qui procèdent de la même problématique générale : situer l’originalité du respiratoire sans en faire le facteur essentiel du développement ou de l’organisation du sujet.

Pour sa part, et au terme de son travail sur l’Insuffisance Respiratoire Chronique chez les adultes, J.L. PEDINIELLI distingue cinq aspects à l’intérieur du domaine respiratoire :

•l’olfaction et ses composantes,

•le souffle,

•les poumons,

•l’air,

•les mouvements respiratoires eux-mêmes et les sensations - comme l’asphyxie - qui sont liées à certaines fonctions particulières.

Cette approche lui permet de situer l’existence d’une “organisation libidinale respiratoire” qui se distingue de la fonction biologique et de soutenir l’idée de zones hérogènes respiratoires, d’un plaisir respiratoire et d’une incorporation respiratoire.

Nos propres observations concernant les enfants et les adolescents nous permettent, comme nous le verrons par la suite, de confirmer l’analyse et les hypothèses émises par Jean Louis PEDINIELLI dans sa thèse - qui concerne rappelons le, des sujets adultes le plus souvent âgés - sans pourtant être en accord, en ce qui concerne notre population d’adolescents souffrant de mucoviscidose depuis leur naissance, avec les conclusions de sa thèse et qu’il développe dans un article ultérieur, dans lequel il considère que : 

“… contrairement à d’autres composantes, il (le respiratoire) ne fait l’objet ni d’interdits spécifiques ni de sollicitations de la part de l’Autre…”.

En effet, l’investissement libidinal du poumon et de la respiration des adolescents que nous avons rencontrés, est considérable. Il se développe dans la relation mère/enfant dès la naissance (voir l’observation n° 1 de Grégoire) et se poursuit au travers de la dépendance médicale et kinésithérapique pour être à son apogée dans la période de la transplantation sous forme d’une crise identitaire. De même, la toux, le crachat, le souffle sont l’objet de sollicitations fantasmatiques et d’interdits qui se déploient tout au long de l’enfance.



Références :

- PEDINIELLI JL. Le “travail de la maladie” chez les insuffisants respiratoires chroniques. Thèse de psychologie. Université de Paris V, 1986.

-  Idem  p. 835.

- Concernant Françoise DOLTO, PEDINIELLI dégage trois points essentiels de sa théorisation des phénomènes respiratoires:

1- Ses observations et interprétations fondent l’existence d’une “phase olfactivo-respiratoire” irréductible aux phénomènes de l’oralité ultérieure.

2- L’olfaction peut-être considérée comme un “phénomène déterminant” et non uniquement comme une activité déterminée par d’autres processus psychiques. cette dimension de facteur causal trouve sa portée dans le fait que le passage entre objet partiel et objet total est étroitement associé au phénomène d’individuation, ce qui confère à l’olfaction un poids essentiel dans la genèse des phénomènes de séparation

3- L’olfaction peut être perçue comme dans une relation d’étayage sur la fonction respiratoire et, de ce fait comme pouvant appartenir à la dimension sexuelle qui s’étaie sur une fonction organique.

L’intérêt principal du travail d’ANZIEU réside, aux yeux de PEDINIELLI, dans la tentative pour mettre en évidence la notion d’échange respiratoire en mettant l’accent sur le rôle des relations mère-enfant puisque ce travail montre que la régulation psychologique de cet échange est sous la dépendance des stimulations tactiles exercées par l’entourage maternel.


- PEDINIELLI JL, BRETAGNE P, CAMPOLI C. Insuffisance respiratoire chronique et "travail de la maladie". Annales Médico-psychologiques. 1991;149,6:487-99. “La reprise des différentes expériences primordiales repérées par la psychanalyse (expérience primaire de satisfaction, apparition de la négation, instauration du principe de réalité, découverte de la différence des sexes, œdipe…) montre que la respiration a une place dans chacun des moments fondateurs de la structuration du sujet. Cependant cette place se réduit notablement au fur et à mesure de l’évolution : omniprésent au départ (l’expérience primaire de satisfaction est olfactive) le respiratoire disparaît graduellement (il n’a aucune place dans la découverte de la différence des sexes). Le toucher et le regard semblent prendre la place dévolue au respiratoire et à l’olfactif. Une comparaison entre le sort du respiratoire dans le développement et celui de la peau montre la différence entre le sort réservé à ces deux éléments. Dans le cas de la peau ce ne sont pas tant ses propriétés physiologiques qui sont importantes que la possibilité d’inscription, la figurabilité, la sollicitation maternelle par les caresses, et surtout les interdits dont elle fait l’objet. La discontinuité du respiratoire retrouvée dans son développement, son aspect secondaire, peuvent être rapportés au fait qu’il est étroitement articulé au réel et que contrairement a  d’autres composantes, il ne fait l’objet ni d’interdits spécifiques ni de sollicitations de la part de l’Autre.”


- SUZANNE. D. et Coll. Tousser, cracher, respirer. Kinésithérapie Scientifique. 1995 (à paraître).


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