Le vécu des greffés - (Article non publié)

La mort est au cœur des préoccupations de l’activité psychique du sujet concerné par les trois temps caractéristiques du processus de transplantation : L’annonce de la nécessité d’être greffé, l’attente de la greffe et l’après greffe.

L’annonce d’une maladie grave qui nécessite une transplantation d’organe provoque chez le patient concerné une atteinte au statut d’immortalité qui anime tous les êtres humains. Lorsque la mort doit être la conséquence inéluctable de la perte d’un organe vital, il n’est plus possible pour la personne d’échapper aux représentations de sa propre mort. À l’instant de l’annonce de la transplantation, le patient est dans l’obligation de prendre conscience d’une limite qui le concerne et qui concerne avec lui le corps dont il fait partie. Cette mort est inacceptable et au plus profond de lui-même, il ne peut admettre sa fin, ses limites, cette perte. Le patient, contraint de se représenter sa propre mort, est envahi par un conflit psychique entre la réalité de la fin inéluctable et la non-représentativité de la mort dans l’inconscient. Il doit se saisir rapidement de l’alternative à la mort qui lui est proposée : la transplantation d’un organe étranger à son corps propre. Le travail psychique est incessant pour tenir à distance le conflit entre les deux termes opposés : réalité de la mort et fantasme d’immortalité. Ce travail psychique est observable, au travers des propos des patients en attente de transplantation lorsqu’ils évoquent la tension psychique anxieuse qui les accompagne, de l’annonce de la nécessité de la transplantation jusqu’à l’acceptation consciente de l’intervention chirurgicale. Le soulagement qu’ils décrivent alors, une fois la décision prise, traduit sans aucun doute la victoire du fantasme d’immortalité sur les représentations conscientes de la mort propre. L’irreprésentable de la mort est venu prendre forme dans l’organe défaillant. Cette victoire permet l’acceptation du risque, puisqu’elle autorise le maintien de la continuité psychique un instant menacée.

Dans l’attente de la greffe, le patient fait une place particulière à la représentation de la mort de l’autre car si comme l’écrit S.FREUD : «  notre inconscient est inaccessible à la représentation de notre propre mort, (il) est plein de désirs meurtriers sanguinaires à l’égard de l’étranger… »   Pour le patient en attente d’un organe issu d’un cadavre, les « désirs meurtriers » s’exercent parfois de manière consciente à l’égard du futur donneur d’organe, à l’égard de celui qui perdra la vie pour sauver la leur. Le futur donneur d’organe se retrouve alors à la place du « vieux mandarin » si bien décrite par S.FREUD : « … Balzac cite un passage de Rousseau, dans lequel celui-ci demande au lecteur ce qu'il ferait si, sans quitter Paris et, naturellement, avec la certitude de ne pas être découvert, il pouvait, par un simple acte de volonté, tuer un vieux mandarin habitant Pékin et dont le mort lui procurerait un grand avantage. Il laisse deviner qu'il ne donnerait pas bien cher pour la vie de ce dignitaire. »

À l’issue de la greffe, le donneur mort peut encore faire retour, il transmet la vie, il apporte avec lui une histoire, un sens qui vient se conjoindre à l’histoire du sujet transplanté. Il peut être ami lorsqu’il vient réparer sans encombre la jouissance de vivre. Il peut être persécuteur lorsque les mécanismes de rejet du greffon menacent à nouveau l’équilibre entre pulsion de vie et pulsion de mort.

©Daniel 2017