Le républicain Lorrain

Pourquoi y a-t-il autant de freins – culturels, religieux, sociologiques – au don d’organes ?

Daniel SUZANNE, psychologue et formateur : « Penser à la mort n’est pas facile, surtout à sa propre mort. On ne peut pas s’imaginer mort, qui reste du registre de l’inconnaissable comme le disait par exemple le philosophe Martin Heidegger. Quand on est vivant, on n’a pas l’expérience de la mort et quand on est mort, on ne peut plus la penser. Freud en fait un grand principe : dans l’inconscient, la mort n’existe pas. C’est une des grandes ambiguïtés de l’espèce humaine ».

Comment réagir face à la question du don d’organes ? « Pour résumer, il y a forcément la question de l’altruisme, cette disposition qui permet de se tourner vers l’autre, fondé sur une culture collective, familiale. Sur le don, la formation est essentielle. C’est ce que j’observe de mon point de vue (1) de formateur. Il est difficile de recevoir le consentement des familles ».

Quelles attitudes observe-t-on dans ce moment critique du recueil du consentement ? « En région parisienne, nous avons observé des réactions de gens en très grande précarité qui disaient qu’ils n’avaient rien reçu de la société donc qu’ils n’avaient pas à lui donner ses organes. Une étude a établi qu’un des premiers motifs de refus des proches est lié au mauvais accueil à l’hôpital et à l’absence de confiance entre les proches du défunt et les soignants. Le premier, c’est évidemment "on n’en avait pas parlé avant (avec le défunt), donc on ne peut pas prendre la décision à sa place". Enfin, il y a forcément le problème de l’intégrité du corps ».

La société est-elle toujours très marquée par le poids de la religion ? « Il y a eu une sécularisation des corps et de la mort. Avant, c’était le prêtre qui l’établissait ; en substance, le corps appartenait à Dieu et l’homme ne pouvait pas en disposer à sa guise. Après la Révolution française, ce sont les officiers d’état civil qui ont assumé cette charge ; enfin, aujourd’hui, c’est le médecin qui a la responsabilité de dire que c’est fini. Mais il existe un reste religieux important dans l’inconscient collectif, alors même que toutes les religions autorisent le don d’organes sans s’opposer aux rites ».

Le moment où les familles sont confrontées à la question est évidemment très sensible… « Oui, bien sûr. Parce que la question du don télescope les premières phases du deuil, où les proches sont dans le déni, la culpabilité voire l’angoisse. Il ne faut pas aller trop vite alors même que les décisions restent urgentes. L’accueil s’est beaucoup amélioré dans les services de réanimation même si tout se passe dans un moment de grande souffrance pour les familles. Parmi les éléments qui pèsent dans la décision du don, il y a, je crois, l’idée qu’ont les proches, que le défunt continue de vivre. Dans le corps d’un autre ».


  1. (1)Daniel Suzanne est formateur pour l’Agence de biomédecine et notamment les coordinateurs du don d’organes.http://suzannd.free.fr/




Propos recueillis par Alain MORVAN.

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