interview sur le site transplantation .net de Novartis

Le greffon : comment l'accepter

 

Rédigé en collaboration avec le Professeur Jean-Benjamin Stora, psychologue, hôpital Pitié Salpétrière, Paris, Daniel Suzanne, docteur en psychologie clinique ainsi que Brigitte transplanté.

Derrière l’aspect médical de la transplantation, il y a aussi toute une symbolique. Il s’agit d’accepter l’organe d’autrui et de se l’approprier. Un processus parfois complexe.

Etre transplanté, ce n’est pas seulement échanger un organe malade contre un organe sain, c’est aussi vivre avec une partie de soi qui vient d’un autre. Face à cela, chaque individu réagit de manière propre, selon son histoire. Dans la majorité des cas, le travail d’appropriation du greffon se fait assez rapidement ; l’organe d’autrui devient sien quasi naturellement. Toutefois, pour certains patients, cela peut se révéler plus difficile. Le professeur Jean-Benjamin Stora dans son ouvrage Vivre avec une greffe, accueillir l’autre1, évoque par exemple les patients qui donnent une identité à leur nouvel organe. "Certains se protègent en rendant hommage quotidiennement à leur greffon, souvent en [lui] donnant un nom, afin de se concilier [ses] bonnes grâces. Ils ne veulent pas que le greffon les rejette, ils le remercient".

Quand l’organe devient sien
Toute la difficulté dans ce processus d’acceptation du greffon réside dans la transition entre le fait de penser l’organe comme celui d’un autre et celui de se l’approprier : "c’est mon cœur, mon foie, mon rein, etc." Et derrière cette acceptation, il y a aussi parfois la notion de rejet. Dans le film Du panser au penser, une patiente récemment greffée parle de son nouvel organe comme "ce truc" en elle. L’infirmière qui la suit se montre inquiète du comportement de sa patiente. En effet, cette dernière a aussi des problèmes d’observance vis à vis de son traitement immunosuppresseur (cf. lien glossaire). Sans établir de lien systématique, il est pertinent de penser que le patient qui voit toujours l’organe greffé comme une corps étranger, pourra éventuellement aller, et ce de manière quasi-inconsciente- jusqu’à tout faire pour détruire ce corps étranger.

Le rôle du psychologue
Daniel Suzanne, psychologue, a longtemps travaillé auprès d’adolescents en attente de greffe. Pour lui, le processus d’acceptation du greffon doit débuter dès l’annonce de la transplantation. C’est pourquoi très souvent les équipes médicales proposent aux patients de rencontrer un psychologue avant la greffe. Il s’agit d’évoquer ses peurs et ses doutes afin de les maîtriser. Pour la plupart des patients, cette visite pré-greffe ne semble pas utile. A ce moment là, ils sont dans l’attente d’un organe et se posent surtout des questions d’ordre médical, ne se projetant pas encore dans l’acceptation de l’autre. Brigitte K., membre de la Coordination des Transplantés d’Alsace, avait ainsi refusé de voir un psychologue avant sa double greffe rein-pancréas. "Après l’intervention, dans les jours qui ont suivi, je n’étais pas tout à fait à l’aise avec mon greffon. Je m’interrogeais beaucoup sur le donneur, sur la symbolique de l’organe. J’ai donc pris contact avec le psychologue de l’équipe de transplantation. Et quelques séances ont suffi pour qu’aujourd’hui, je parle de MES organes lorsque j’évoque mon rein ou mon pancréas."

L’identification au donneur
Daniel Suzanne, dans son essai Croire au greffon2, évoque l’amalgame, entre greffon et donneur ressenti par le receveur,. "L’adolescent vit le plus souvent la relation au greffon sur un mode qui implique, plus ou moins implicitement son identification au donneur." Le greffon est alors paré des vertus et des défauts du donneur tels qu’imaginés par le receveur. Derrière ce mécanisme, se cache souvent la difficulté pour le patient greffé de se dire qu’un autre a dû mourir pour que lui vive. La relation qu’entretient le receveur avec le donneur est ainsi primordiale dans le mécanisme d’acceptation du greffon. Jean-Benjamin Stora explique que chaque personne transplantée vit différemment cette relation "virtuelle" au donneur. Il identifie deux extrêmes : "Certains patients veulent ignorer de façon définitive qui a été le donneur ; d’autres se renseignent et, sans connaître l’identité exacte, apprennent que le donneur habitait dans telle ou telle ville. Ils effectuent alors des pèlerinages annuels ou bien font une prière dans une église, ou créent un rituel magique de remerciements."3 Là encore, un travail avec un psychologue peut aider le patient notamment en le déculpabilisant vis-à-vis du donneur. Il n’a pas entraîné la mort de ce dernier. Souvent, pour les patients qui en ressentent le besoin, le fait d’écrire une lettre de remerciements anonyme à la famille du donneur peut aider le processus d’acceptation du greffon.

L’essentiel
1/ Le processus d’acceptation du greffon se fait de manière quasi-naturelle dans la majorité des cas.
2/ La non observance du traitement immunosuppresseur peut être liée à la difficulté que ressentent les patients à accepter ce "corps étranger" en soi.
3/ L’aide d’un psychologue, souvent intégré au sein d’une équipe de transplantation, peut permettre à une personne greffée d’identifier les mécanismes en jeu derrière la non acceptation du greffon.

1 Jean-Benjamin Stora, Vivre avec une greffe, accueillir l’autre, Editions Odile Jacob, mars 2005, Paris, 305 pages
2 Daniel Suzanne, Croire au greffon, Adolescence n° 24, Bayard éditions, automne 1994 p.189-205.


 

 

Modifié le 02/08/2006

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